Hommage à Jean-Pierre Astolfi

     Jean-Pierre Astolfi nous quittait il y a 10 ans, le 21 décembre 2009.

J’ai réfléchi à la manière de lui rendre hommage en écrivant sur mon blog.

Ce sont mes classeurs d’archives qui ont guidé cet écrit : j’ai tout gardé de nos réunions de l’axe Savafor du laboratoire CIVIIC de 2002 à 2008. Retour en arrière pour vous parler d’un scientifique humainement chercheur, un didacticien pédagogue exceptionnel.

Contextualisation : fin 2001, début 2002, il est demandé à tous les enseignants-chercheurs et docteurs de la 70ème section en poste à l’IUFM de Rouen d’adhérer au laboratoire CIVIIC (Centre Interdisciplinaire sur les valeurs, les idées, les identités et les compétences en éducation et formation, EA 2657) dirigé par Jean Houssaye. Le laboratoire CIVIIC des Sciences de l’Éducation à l’Université de Rouen a été créé en 1997 et compte deux axes : « Identité et compétences » et « Valeurs et idées pédagogiques ». Le bilan a été fait et deux nouveaux axes voient le jour SAVAFOR et PEPEPHIL : nous devons adhérer à un laboratoire où travaillent deux chercheurs internationalement connus et en plus ils ont de l’humour. Nous devons lire les documents de positionnement scientifique et les perspectives de recherche pour les 2 axes et demander par courrier notre adhésion au laboratoire.

Jean-Pierre Astolfi nous confie le document de 6 pages qu’il a rédigé et signé au nom du groupe SAVAFOR (SAVoirs et Acteurs de la FORmation) qui commence, non pas par ces mots mais par une image et un titre :

Astolfi hamburger

L’état des lieux mentionne le travail autour de la problématique du renouvellement des identités et compétences dans les métiers de l’éducation et la formation, qui sera redéfinie en tenant compte de l’état de la recherche et du système d’éducation. « Les développements qui suivent ont l’ambition de servir de premier texte d’orientation, en espérant que les membres du laboratoire, anciens et nouveaux, pourront s’y reconnaître, les enrichir au besoin, afin de fédérer sans les confondre leurs objets de recherche diversifiés. Un texte plus approfondi et référencé devra être élaboré dès septembre 2002, dans le cadre de la préparation du nouveau Quadriennal Recherche ».

Chaque paragraphe fait une douzaine de lignes et porte un titre et je vous livre deux extraits :

– Le succès ambigu de la vulgate constructiviste

– Un retournement de matrice

– Les bénéfices du flou

– Une déconstruction critique

– La saveur du savoir  […]   « Savoir est le doublet du mot saveur (issus tous deux du latin sapere), et le projet est d’examiner la possibilité de restaurer la « saveur des savoirs ». Faut-il rappeler qu’il n’existe pas de pensée sans concepts, ni de concepts sans disciplines ? L’enjeu de la formation n’est-il pas celui d’un accès de tous à des savoirs « extra-ordinaires », qui viennent en rupture avec le sens commun ? Chaque discipline ne devrait-elle pas être entendue, non comme une fermeture, mais comme l’ouverture vers un « Nouveau Monde » à conquérir. »

– Une sortie par le haut

– Les gestes professionnels comme obstacles

– Armer l’analyse des pratiques

– Un rapport au savoir aussi chez les formateurs

– Un positionnement dédoublé   […] « Cela se traduira, dans l’organisation du fonctionnement du groupe SAVAFOR par des temps d’analyse à l’interne de situations formatives, lesquelles alterneront avec des temps d’échanges participatifs avec les acteurs variés de la supervision pédagogique » (conseillers pédagogiques, formateurs, inspecteurs…). Les forces d’innovation et de proposition pédagogique sont nos correspondants naturels, et il nous appartient de développer avec eux de nouvelles relations de partenariat scientifique et professionnel « .

C’est après avoir pris connaissance de ce texte d’orientation de Jean-Pierre Astolfi que Françoise Chapron, Laurent Cosnefroy, Faouzia Kalali, Richard Wittorski, Jean-Marc Lange, Eric Buhot, Patricia Tavignot (qui était déjà au laboratoire) et moi-même avons manifesté notre intérêt pour le travail du groupe SAVAFOR en rédigeant une demande écrite d’adhésion au laboratoire CIVIIC à Jean Houssaye.

La première réunion a lieu le 27 septembre 2002 et point de temps perdu car après le tour de table de présentation mutuelle des anciens et des nouveaux membres, nous avons commencé la préparation du Quadriennal Recherche : bilan et prospective ainsi qu’une fiche individuelle à remettre à Jean Houssaye. Le calendrier de l’année prévoit une réunion par mois, le vendredi (à l’époque aucun cours n’est programmé les jours de réunions recherche). Il est prévu des interventions de certains d’entre nous, de chercheurs invités pour nourrir la réflexion théorique de l’axe et construire une culture de recherche commune, des présentations-discussions d’actions ou de recherche en cours, des journées d’étude ouvertes à un public large. Les trois premières sont déjà prévues :

– Vendredi 29 novembre 2002 – Jean-Pierre Astolfi : Le constructivisme, entre psychologie et épistémologie.

– Vendredi 31 janvier 2003 – Philippe Maubant : Formation des adultes et ingénierie.

– Vendredi 16 mai 2003 – Jacques Wallet : Savoirs à distance, acteurs à distance.

J’ai relu mes notes prises lors de cette première journée de septembre 2002. J’avais mal écrit mais tellement écrit pour ne pas perdre une miette des phrases de Jean-Pierre et surtout de son raisonnement intellectuel, sa réflexion à voix haute et cette capacité à analyser ce que vit le système éducatif à la lumière de la recherche, de l’histoire, de la sociologie, de la psychologie

Morceau choisi de mes notes : « Peut-être que « l’élève au centre » ne veut pas dire écarter les savoirs mais mettre les savoirs au centre également. On a écrit que les savoirs, c’est lourd, pesant, déclaratif, étouffant… Retour à la motivation, itinéraire de découverte : faut-il mettre des fleurs dans le cimetière ou réveiller les morts ? Est-ce que cela aide les élèves à apercevoir ce qui se passe derrière la porte ? Ce qui se joue dans l’école ne peut pas être ce qui se passe dans les espaces recherche. Les savoirs ne fonctionnent pas pareil quand ils passent de l’un à l’autre. Il y a une nécessaire transformation. Si un savoir veut se scolariser, il se perd. Il faut extraire les savoirs à travers ce que l’on met en place. Il faut refuser les savoirs lights, dégonfler les contenus… il faut amener les enseignants à une réflexion sur les concepts clés, le noyau vivant des savoirs. »

 J’ai oublié de vous dire, qu’il n’était pas utile d’avoir une montre avec Jean-Pierre. D’abord parce qu’on ne voyait pas le temps passer et puis vers 11h55 il regardait la sienne et là… la nourriture terrestre nous appelait ! Vous pensez que l’après-midi c’était moins productif. Ce jour-là Jean-Pierre a repris sur la distinction entre le cognitif et le conceptuel : le cognitif depuis l’Antiquité « Mais ils n’avaient pas les concepts, que les différentes disciplines ont réussi à construire. Une discipline discipline les savoirs. Que voient de ça les élèves ? Les enseignants travaillent trop avec les concepts de sens commun ; chaque mot a un sens par rapport à la discipline. »

Fin de l’acte 1 ! Je ne me sens pas à la hauteur et en plus je dois présenter mes travaux le 8 novembre 2002 car Jean-Pierre a prévenu, aujourd’hui il a pris la parole mais le 8 novembre il veut nous entendre et dans le nous, il y a je, moi. Je vais faire une présentation de l’analyse des pratiques auprès des stagiaires de l’IUFM depuis le micro-enseignement jusqu’à l’expérimentation en cours. Patricia Tavignot et Claude Leclerc présenteront l’analyse de pratiques en PLC2. C’est l’occasion de citer les autres membres de SAVAFOR à ce moment-là : Jacques Wallet, Thierry Ardouin, Rosine Dafflon, Christa Pélissier, Claude leclerc, Philippe Maubant, Yacine Zouari, Muriel Kawa-Frisch, Philippe Mougel, Habib Sadji… puis Hervé Daguet. Des trois interventions, nous avons collectivement distingué les niveaux de savoirs : actionnables, transactionnels, heuristiques, conceptuels… les acteurs en jeu, les logiques, le contexte…  On décortiquera les savoirs toutes ces années.

Fin de l’année 2002, je retrouve le texte d’un projet de revue en ligne d’éducation « Savoirs en action » qui restera projet et celui d’un ouvrage « Savoirs en action et acteurs de la formation »,  qui sera édité en 2004.

Astolfi livre saveurs

Jean-Claude Kalubi chercheur invité nous a présenté la réforme du système québécois ; Michel Fabre, savoirs et problèmes…

Deux colloques en éducation réunissant les deux axes du CIVIIC ont été organisés en mai 2006 « Savoirs de l’éducation et pratiques de la formation » « Les idées et les faits font-ils des histoires en éducation ? ». Un numéro hors-série de la revue Penser l’Éducation est consacré à ces deux colloques en 2007 :

Astolfi colloque 2006       Astolfi penserl'éducation

En 2006, nous avons préparé le quadriennal suivant.

Ce qui m’a le plus impressionnée chez Jean-Pierre c’est sa capacité, lors d’une réunion, de citer un extrait d’ouvrage scientifique d’un auteur, de mémoire.

J’ai beaucoup appris, j’ai savouré ces années.

 

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